Extrait de " Her-Bak, Disciple " de Isha Schwaller de Lubicz, éds. Flammarion,1956.



"Nos Maîtres sont venus pour accomplir l'oeuvre de reconstruction, dans un noyau isolé au milieu des déserts afin que rien ne vînt contaminer ce "petit Monde" généré à nouveau.
Ils ont dit au désert: "Tu es notre frontière, "la Rouge de Seth" hostile à la vie."
A la montagne aride ils ont dit: "Tu es le mal, nul ne doit chercher à te franchir pour quitter notre terre."
Ils ont dit au grand fleuve: "Tu es le bienfaiteur; tes sources sont au ciel et dans les abîmes de la terre, et nous vivrons de toi."
Ils ont dit au limon: "Tu es la terre noire, et tu seras l'aimant du ciel et de tous les Neter."
Ils ont dit au ciel: "Tu es notre taureau fécondateur et notre vache nourricière. Tu es notre patrie; tes régions sont les lieux de pèlerinage de nos âmes. Lorsque viendra le jour de "s'unir à la terre", nos âmes remonteront en compagnie des grandes âmes et ne s'y trouveront point dépaysées, car notre royaume sera formé à ton image: tes chemins seront le plan de nos chemins; tes mouvements règleront notre existence; ce qui est en bas sera comme ce qui est en haut."
Ils ont dit aux humains: "Vivez avec le ciel et avec la Nature, car la connaissance de la Nature vous donnera la connaissance du ciel; votre nout, votre cité, est comme la Nout d'en-haut, ne cherchez pas à vous en éloigner car elle est de votre nature. Faites pour elle ce qu'elle fait pour vous: nourrissez-la de votre labeur comme elle vous nourrit de ses grains... et vous ne connaîtrez point la détresse.
Ils ont dit aux mortels: "Ne craignez pas le jour "où l'on passe à son Ka", si vous avez vécu pour posséder votre Ka sur la Terre. Le mal survient à l'insensé qui vit pour son ventre et pour son sexe; mais celui qui cherche le Neter retournera vers lui. Cahque pays a ses Neter; les Neter de votre cité sont ceux de votre propre nature, mais au-dessus de ces Neter est le Neter qui est en l'homme; par sa connaissance, l'homme devient maître des lieux, des chemins et de toutes choses.
Ils ont dit aux travailleurs: "Cherchez le geste parfait en tout labeur, et pour chaque labeur le chant qui lui convient; et votre peine se changera en joie.
Ils ont dit aux techniciens:" Thot a situé une balance qui donne l'équilibre sur la Terre. Celui qui la connaît sera maître de la matière. Toutes choses fabriquées, belles par leurs mesures, prouvent la maîtrise de celui qui les a composées.
Toute oeuvre doit être l'expression du Nombre, de la Mesure et de la Qualité. Monument, statue ou objet, l'oeuvre parfaite est une initiation, donc un honneur et sa propre récompense. Mais la gloire en revient aux Maîtres qui nous ont légué cette Connaissance, aussi serait-il injuste d'y inscrire le nom de leur exécuteur.
Ils ont dit aux chefs: "Chacun de vous représente un mode d'autorité dont le principe est à l'image d'une puissance naturelle, qualité fonctionnelle ou Neter. Vos sceptres, bâtons et insignes en seront les symboles; connaissez-les et exercez l'autorité dans la limite exacte de cette fonction. Le heqa sera le ferment du peuple qu'il gouverne; tel il sera, tel deviendra ce peuple: qu'il connaisse donc lui-même.
Le porteur du kherp devra conformer la justice humaine à la justice divine de Mâat: qu'il prenne conscience des deux.
Le porteur du bâton commandera le travail pour lequel il a la "parole"; qu'il dirige et châtie comme il est nécessaire pour éviter toute déformation. Ce bâton sera son honneur ou son propre châtiment.
Ils ont dit à eux-mêmes: "Nous serons un modèle pour les autres pays et pour les générations futures. Si nous nous conformons à l'Harmonie divine nous n'aurons rien à craindre des étrangers ni des envahisseurs: ils seront obligés de s'adapter à nous; car les hepou, les Lois Universelles, sont plus puissantes que les décisions arbitraires des hommes."

Le Sage se tut. Her-Bak dit à son Maître:
- Tout ce plan est grandiose, mais les hommes sont faibles et le peuple ignorant... Comment l'application de ce programme a-t-elle pu se réaliser, et subsister malgré toutes les crises?

Le Sage répondit:
- Ce qui détourne l'homme de la justice, c'est la violence de ses passions: cupidité, plaisirs du corps, ambition, vanité de l'oeuvre personnelle. Il est faux de vouloir supprimer la passion; il est sage de la diriger dans le sens d'intensité de la vie.
Il est bon d'atténuer la cupidité en supprimant son objet: nous avons diminué les causes de l'envie en réduisant les besoins de la vie quotidienne et le luxe personnel - même pour les chefs et pour le Pharaon - aux strictes nécessités de l'existence, de l'exercice des fonctions et du prestige de l'autorité. Le luxe du décor fut concentré sur les images, les temples et le culte de la Divinité; sur la représentation symbolique des Neter et des Pharaons, sur les objets initiatiques, et sur le culte funéraire.
Quant aux plaisirs du corps, il est vrai que "tout mal vient à l'intempérant par son ventre et son sexe"; mais il est vrai aussi que la sobriété imposée provoque la réaction passionnelle: les réjouissances populaires, dans certaines fêtes liturgiques, autorisent périodiquement la libération des instincts.
L'ambition est un stimulant que nous rendons inoffensif, car les postes directeurs responsables de l'harmonie, de la tradition, et de la perfection des techniques, sont inaccessibles au favoritisme.
La vanité de l'oeuvre personnelle est transformée en fierté légitime du technicien quant à sa connaissance des règles, des canons, et du "geste essentiel". La grandeur d'une oeuvre est proportionnelle à sa conformité à l'oeuvre Cosmique; elle sera parfaite si elle est symbole parfait.
Vus sous cet angle, toute fantaisie personnelle apparaît comme un jeu puéril sans valeur et le génie humain comme une vision du Réel. Ainsi la vanité de l'individu devient vaine: nous ne lui offrons pas d'aliment! Nous savons que tout vient du Ciel; c'est le Ciel que nous glorifions en disant: "J'ai réussi en toutes choses, car j'ai agi selon Mâat." Mais nous ne le chargeons point de nos turpitudes et, pour réparer leurs dommages, nous ne comptons que sur nous-mêmes!
Les astres nous révèlent les tendances des hommes: nous leur obéissons. Il y a plusieurs aspects du Ka en chaque individu; chacun d'eux ne répond qu'à ce qui l'intéresse: l'homme-animal travaille pour son ventre et pour son profit; l'homme supérieur cherche sa nourriture dans le monde des âmes et des Causes; il se sustente de Mâat.
Ne demande pas au chien de comprendre le Ciel! Mais il te servira pour recevoir sa pâture. Si toi, qui es homme, tu donnes la prédominance au souci de ta subsistance, tu perdras la science du Ciel.
L'homme est un petit monde; la connaissance de lui-même le rend conscient d'être à l'image du grand Monde. cette conscience développe le sens de l'Universel: ainsi avons-nous élevé le regard de l'homme vers le Neter; et le Neter est descendu vers l'homme qui était devenu son aimant.
Rien ne sert de prêcher aux hommes la Sagesse: il faut l'instiller dans leur sang. Car le sang est le support de l'âme sensitive; les yeux et les oreilles sont les fenêtres de l'âme, il faut donc surveiller ce qu'elles lui communiquent.
Ce n'est pas ce que la raison apprécie, juge, accepte ou refuse, qui s'imprime dans l'être humain, mais la vision quotidienne des objets, l'audition des mots et des noms familiers.
Le rapport qui s'établit entre le nom et la nature de la "chose", entre sa forme et sa fonction, c'est cela qui se grave dans le coeur comme définition vivante de cette chose. Si le nom et la forme de l'objet correspondent à sa "vérité", les perceptions des sens cultivent l'homme selon Mâat; s'ils sont arbitraires, l'oeil et l'oreille inscrivent en lui des erreurs.
Ainsi furent établis - et modifiés périodiquement pour correspondre à chaque Temps - les formes, les mots et les noms...

Ainsi nous avons accompli Mâat."


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